Manga 10.000 Images : Le Manga au Féminin

Attendu comme le loup blanc depuis de trop longs mois, le numéro de Manga 10 000 Images consacré au shôjo manga a donc été publié pour cette rentrée. Rapide constat : il tient ses promesses. Petit coup d’œil.

Densité d’informations et panorama historique élargis sont les deux tendances de ce numéro qui vise à retracer les grandes lignes du travail des auteurs féminins dans le manga. On entre directement dans le bain avec l’article de Xavier Hébert consacré à l’évolution de « l’esthétique shôjo » : ainsi, l’auteur montre comment certains codes graphiques devenus inséparables du shôjo dans l’esprit du lectorat (les grands yeux, ici) existaient déjà avant-guerre dans les revues ou les illustrations de romans, mais ne s’arrête pas là et examine également l’apparition et l’évolution de l’esthétisme narratif typique du shôjo (composition, imbrications de plans). Héritage de leur numéro précédent, les mânes de Osamu Tezuka sont convoquées et l’œuvre du maitre (via son classique « Ribbon no Kishi », qui se voit aussi consacré un article à part entière) fait figure de représentant de l’époque charnière où nait véritablement le shôjo manga.

On retient de l’article consacré au yuri une confirmation de la vacuité à chercher sur le long terme une homogénéité à ce qui est avant tout un élément scénaristique ayant connu diverses fortunes au fil des années et dont l’évolution en genre éditorial à part entière n’est que relativement récente (et pas forcément glorieuse). L’article reste particulièrement intéressant pour le panorama de titres cités, mais dans le fond on peut s’interroger sur les raisons de sa présence en ces pages, puisque, comme le montre l’auteure, le yuri n’est pas totalement assimilable au shôjo d’une part, et d’autre part parce que les auteurs ne sont pas tous des femmes.

Enfin, un faisceau d’articles et d’interviews permettent de dresser un portrait intérressant de l’activité éditoriale, tout d’abord au Japon via un article sur les frontières floues entre josei et shôjo et un autre sur ces femmes mangaka qui exercent leur apostolat avec succès dans le shônen manga. Les paroles d’éditeur nous éclaire sur leur conception de leur travail de deux éditeurs diamétralement opposés, Hideyuki Akada pour le tentaculaire Hakusensha et Row Yoshida pour Shodensha. Quant à celle du responsable de Kana, elle témoigne de la volonté de fer dont peuvent faire preuve les éditeurs français quant il s’agit de mélanger les genres et prendre leurs clients pour des imbéciles si cela facilite leur discours marketing. On peut toutefois accorder à Yves Schlirf que Asuka n’est pas le magazine le plus girly qui soit disponible dans les kiosques nippons.

Les articles suivants permettent d’esquisser un aperçu du shôjo manga dans les prochaines années : « Féminanga » en s’intéressant à la restructuration du marché des shôjo manga, et « sexualité des adolescentes » avec les shôjo dits « pouffes », qui connurent un développement notable dans la décennie qui est en train de se terminer. Un entretien avec Setona Mizushiro vient enfin nous donner le point de vue d’une auteure contemporaine majeure sur son travail.

On aborde enfin la partie consacrée aux chroniques via une vingtaine de titres choisis; et force est de reconnaitre que le fanboy/girl a peu de raisons de hurler que sa série n’ait pas été retenue (allez, si : Shimizu Reiko !) tant la sélection retenue par l’équipe éditoriale parmi les titres disponibles sur le marché français est éclectique : on passe dans un même souffle de la machine de guerre à succès et très grand public comme « Hana Yori Dango » ou « Fushigi Yûgi » (ou josei avec « Honey & Clover » et « Nodame Cantabile ») au classique de l’age d’or (« Très cher frère »), le thriller sérieux assaissonné de BL (« Banana Fish »), l’uchronie mêlée de politique des sexes (« Le pavillon des hommes »), le culturel mais invendable en France (« Onmyouji ») ou le pré-apocalyptique bastonesque unisexe (« X »). Un panorama qui vient conclure en beauté un numéro, si par hasard et arrivé à ce point il restait encore des lecteurs pour douter du fait que le le shôjo, ça se limitait pas à « Candy Candy ».

Deux histoires de Junko Kawakami (l’auteure du franco-français « It’s your World ») clôturent ce volume.

Comme d’habitude avec Manga 10 000 images, un ouvrage de grande qualité et particulièrement informatif; Editions H continue de s’imposer sur le marché français en matière d’ouvrages de références, pourvue que ça continue.

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1 Comment

  1. « pourvue que ça continue » : Ouais ! Et pourvu que le prochain sorte plus vite :P

    Pour le yuri, sa présence ne m’a pas paru incongrue, car ce genre est, par définition, centré sur les personnages féminins. J’ai aussi tendance à considérer ce 10 000 Images comme un ouvrage sur le shôjo et sur les femmes mangakas. Mais il s’agit bien du « Manga au Féminin », ce qui justifie parfaitement la présence du yuri en ses pages.J’avais particulièrement apprécié la partie historique, qui nous fait découvrir les origines plutôt méconnues du genre.

    +1 pour le critique de Kana. Pour sa défense, je dirais que cet éditeur n’a pas une image très shôjoesque (contrairement à Akata par exemple), ce qui peut expliquer quelques difficultés à assumer le côté féminin de certaines de leurs sorties.

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