Le Pavillon des Hommes
Nom : Le Pavillon des Hommes
Nom VO : Ôoku
Auteur : Fumi Yoshinaga
Éditeur VF : Kana
Éditeur VO : Hakusensha
Magazine : Melody
Année : 2005
Nombre de Volumes en France : 3 (en cours)
Nombre de Volumes au Japon : 5 (en cours)
L’action du manga commence en l’an 1632, où une mystérieuse maladie, dite variole du Tengu, décime rapidement la plupart de la population mâle. Rapidement, la population s’adapte et les femmes prennent par nécessité les fonctions auparavant exercées par les hommes, tandis que ceux-ci deviennent des denrées rares essentielles pour la reproduction et la survie des lignées familiales. La variole du Tengu n’épargne que peu d’hommes et se propage jusqu’au château du shogun, qui meurt lui aussi de cette maladie, ne laissant aucun héritier mâle. Par nécessité, le premier shôgun féminin est mis sur le trône, tandis que dans l’ombre du palais, le pavillon des hommes, au départ constitué de femmes, devient un harem inversé pour sa majesté, en portant la charge d’assurer sa descendance.
J’avais déjà avoué dans des billets précédents mon admiration pour Fumi Yoshinaga, qui est l’une de mes mangaka préférées, avec des oeuvres tant josei comme All my darling daughters que boy’s love (hélas aucun titre de ce genre n’a été licencié en France). Le pavillon des hommes, qui entre dans la catégorie josei malgré un titre et des couvertures un peu ambigües (désolée, pas de scène yaoi), est une illustration de plus des thèmes favoris de l’auteur : la place de la femme dans la société japonaise. Le scénario uchronique de ce manga est un prétexte à une réflexion sur le sort des femmes dans une société sexiste et inégalitaire, qui ne donne même pas à la femme le droit d’hériter de son mari ni de posséder de biens fonciers. La situation dangereuse du pays, menacé par la famine puisque les femmes ne peuvent pas posséder de terre et sont par tradition vouées à rester au foyer, est le seul moteur du changement profond de société. Ce changement est visible jusqu’au château, car même si dans la théorie seul un homme peut exercer le pouvoir, la seule personne de lignée directe du shôgun est sa fille, qui va effectivement prendre le pouvoir et commencer une lignée de shôgun femmes.
Là, on peut se demander si l’auteur ne se perd pas un peu dans le dénigrement du sexe masculin et la misandrie, voire prône une société calquée sur celle des mythiques Amazones, mais il n’en est rien, car les règles qui accordent plus de liberté aux femmes ne leur donne en vérité que l’apparence. Le huitième shôgun remarque à ce propos que les femmes au pouvoir et les héritières des familles portent toutes des prénoms d’homme : les femmes n’ont pas de réelle liberté et l’histoire du shôgunat montre clairement qu’elles ne sont là que pour « l’intérim » et ne sont que peu associées aux décisions importantes du pays, en attendant que le nombre d’hommes devienne suffisant pour qu’ils retrouvent leur place dans la société. L’auteur de remet donc pas en cause dans ce manga la domination masculine, mais donne à voir une société inversée, qui peut donner des bases de réflexion sur les rôles de chacun des deux sexes dans la vie quotidienne.
Pour servir la description de l’évolution de la société, le manga est constitué de deux récits imbriqués. Le premier manga se situe dans un présent où règne la huitième shôgun, qui est quasiment un prétexte narratif pour que l’auteur nous replonge dans l’ambiance sympathique des premiers temps du shôgunat féminin, décrit dans les tomes 2 et 3. En effet, le règne de la première shôgun a instauré toute une série de règles importantes, dont la transformation du pavillon des hommes en harem inversé de 800 hommes avec le recrutement de beaux jeunes hommes touts frétillants, pas forcément consentants, pour servir sa majesté. Le long flashback des deux volumes suivants sur cette première shôgun de sexe féminin montre toute la cruauté du régime qui broie les individus au nom de la sauvegarde d’un système. La shôgun n’y échappe pas plus que les autres, au contraire : elle est dès son enfance tenue de garder le secret de son sexe et de ses origines et doit à tout prix donner un héritier mâle avec des hommes du pavillon.
Mais il ne faut pas croire que tout ce qui se passe dans le pavillon des hommes est négatif et mortifère, car même si les rivalités et les secrets engendrent des actes mortels, ce pavillon est aussi un lieu de gaieté et de vie, où les personnages prennent leur destin en main. Le pavillon est un lieu d’opulence, où chacun rivalise de beauté et d’élégance pour séduire la souveraine. La plupart des hommes qui y habitent ont été sélectionnés pour leur beauté s’accommodent parfaitement de leur destin, créant une enclave masculine dans une société féminisée à tous les niveaux. La première shôgun s’y affirme peu à peu pour développer un vrai sens politique, prélude à la longue lignée d’héritières, et prend aussi son destin amoureux en main. Le flashback des tomes 2 et 3 nous décrit une histoire d’amour entre la première shôgun et un ancien moine, un amour passionnel et théâtral (on dirait que l’auteur aime beaucoup les films de chambara?) qui dépasse leurs souffrances respectives pour illuminer une histoire pas très gaie. Son héritière, la huitième shôgun, qui n’était pas destinée à régner décide dans le premier volume de prendre des mesures pour réformer le pavillon et ainsi bannir les coutumes meurtrières de ses ancêtres.
C’est donc une oeuvre peu banale que nous offre Fumi Yoshinaga, qui est à la fois très riche et complexe et se focalise beaucoup sur la psychologie des personnages qu’elle met en scène (hé, je ne vais pas tout raconter non plus, lisez le manga). Le pavillon des hommes est montré comme un lieu intemporel, où les souveraines se succèdent en changeant les règles mais où rien ne change vraiment en pratique : la vie quotidienne de ces hommes surprotégés n’a que peu à voir avec le reste de la société qui est obligée de s’adapter pour survivre. La mangaka évite l’écueil du yaoi, pas vraiment bienvenu dans cette œuvre et ne s’attarde pas sur les relations sexuelles des personnages. La maladie et la mort sont abordés assez naturellement, comme si cela n’avait que peu d’importance par rapport aux turpitudes des vivants.
Bien sûr, le dessin est à la hauteur du récit : fin, soigné et sans complaisance, il souligne l’élégance des personnages, met en valeur un double menton ou révèle un nez un peu ingrat…. J’ai toujours eu un faible pour ce genre de dessin, mais là Fumi Yoshinaga réussit à l’impressionner par la mise en scène et les décors soignés et détaillés : elle a vraiment mis tout son art au service de ce manga et c’est vraiment un bonheur de le lire.
En conclusion, ce manga est conseillé pour tous ceux qui aiment les josei bien musclés, sans concession à la médiocrité et aux bons sentiments, bref un manga adulte, pour adultes, que j’ai déjà hissé dans mon top 5. J’espère que la suite sera à la hauteur de ces trois premiers volumes, mais vu le passif de l’auteur, c’est bien parti.


Il y a un point très important que tu n’abordes pas ou peu, c’est tout l’aspect historique. Yoshinaga se sert de cette maladie pour justifier dans son histoire tout un tas de faits qui ont réellement eu lieu, comme la fermeture du pays aux étrangers, mis à part pour les Hollandais qui ne pouvaient commercer que dans l’une des îles, le fait que la population n’ait pas augmenté, la famine, etc. Son histoire est, en tout cas pour le moment et dans ses grandes lignes, crédible au vu des évènements ayant eu lieu pendant l’ère Edo. Qu’elle soit arrivée à jongler ainsi avec tout ça rend ce manga encore plus passionnant.